Nuit Bressane

26 mai 2020 in Apocalypse (Série)

Au printemps 2019, j’ai participé à « Bloom », l’atelier d’écriture en ligne de Florence Servan-Schreiber. Les pistes d’inspiration qui m’ont été offertes grâce à ce laboratoire pétillant et décomplexé sont nombreuses, et je prends plaisir à les explorer, encore et encore. La série « Apocalypse » est née ainsi.

Buck est heureux. Il court frénétiquement après le bâton que je lui lance, encore et encore, sautant dans tous les sens, se précipitant dans les vagues. Puis il revient vers moi tout haletant, ses babines baveuses me tendent le trophée et me gratifient d’une léchouille pour que le jeu continue. La plage est déserte ce matin. Les falaises noires découpent leur profil aigu sur le gris du ciel. L’air glacé de ce mois de décembre breton me pique les joues.

J’aime ce coin de nature sauvage, mais je ne cesse de penser au pays que j’ai quitté. Mon coin de pays à moi, celui où j’ai grandi, celui où j’ai laissé ma famille, mes amis… celui où j’ai laissé cette histoire aussi. Derrière moi. Il m’a fallu deux semaines pour me décider, tout de même. Mais ce n’était plus possible, de toute façon.

Papa n’a pas compris, mais de toute façon il ne sait pas.

Buck poursuit un oiseau, il se retourne vers moi dans sa course. Ce chien est fou. Heureusement qu’il est là, lui. J’ai insisté pour le prendre avec moi. Papa n’a pas compris, mais de toute façon il ne sait pas. Il ne sait pas à quel point j’ai besoin de ce chien pour me raccrocher à quelque chose. Ce chien et sa bouille pendante qui me regarde avec affection, même quand je rentre épuisé du boulot, même quand je peste parce que je brûle un steak.

Je me suis sacrément gouré. Parce que cette putain de culpabilité, on ne peut pas la laisser derrière soi. Elle vous poursuit, où que vous alliez. Comme une ombre.

Des images me reviennent. Sans cesse. Le jour. La nuit. Quand je chauffe mon café, quand je pars au travail. Quand je fais mes courses, quand je prends mon courrier. Quand je regarde la télé, quand je me brosse les dents. Et quand je me promène avec Buck sur la plage. Des flashs. Une soirée si joyeuse et insouciante pourtant. Les quatre mousquetaires que nous étions, inséparables. Inconscients. Ce petit restaurant bressan où nous nous sommes rendus pour fêter la fin de nos études. Ce délicieux poulet à la crème, le bon vin. Les boucles brunes de la serveuse. Nous trinquions à notre jeunesse, à notre diplôme fraîchement décroché, à nos vacances bien méritées. Sam et Lily avaient prévus de passer quelques jours en Ardèche. Tim partait en Angleterre chez son cousin pour au moins trois semaines. Et moi je prévoyais d’aider mon grand-père à la ferme une semaine ou deux, histoire de changer d’air. « On a toujours besoin d’un grand gaillard comme toi ! », qu’il m’avait répondu…

C’est Tim qui avait lancé l’idée. Lily venait à peine de finir sa crème brûlée. On avait tous gloussé, balayant la salle du coin de l’oeil. On était tout près de la porte. Une table ronde contre la baie vitrée bordée de massifs en fleurs. Dehors, il faisait nuit noire. De temps en temps, les deux ronds jaunes d’une voiture perçaient l’obscurité, balayant de leurs faisceaux éblouissants la cour de graviers. Dans la salle, il y avait encore une dizaine de tables occupées. La serveuse était affairée avec un couple de vieux un peu plus loin, elle nous tournait le dos.

Buck aboie dans l’écume. Il part devant et s’arrête parfois, m’attend.

On s’est retrouvé dans le noir, l’air avait la douceur des premiers jours d’été.

Alors on s’est tous regardé, et avec un petit hochement de tête, on s’est précipité vers la sortie en pouffant. On s’est retrouvé dans le noir, l’air avait la douceur des premiers jours d’été. Lily s’affolait. « Courez courez courez ». J’ai cherché en hâte les clés de la bagnole, on s’est jeté dedans, et j’ai démarré. Le sang me battait dans les tempes, mes mains étaient moites et agissaient d’elles-mêmes. J’ai reculé d’un coup. Sans me retourner.

Je rappelle Buck pour qu’on rentre. Il commence à pleuvoir. Nous empruntons le sentier bordé d’herbes hautes, celui où nous croisons souvent ce vieux monsieur en fauteuil roulant avec son aide à domicile.

Je ne voulais pas y croire. Mes mains se sont crispées. Mon cerveau a arrêté de tourner. Ou peut-être qu’il s’est mis à tourner beaucoup trop vite et dans tous les sens. Sam m’a crié « Mais fonce putain ! ». Alors j’ai foncé. Sans me retourner.

Dans le rétro pourtant, je l’ai vu. Juste avant de foncer. Pendant une seconde peut-être. Cette masse sombre qui gisait au sol, faiblement éclairée par la lumière rouge de mes feux arrière. J’ai reconnu ses boucles brunes. Ma gorge s’est serrée. Mes pneus ont crissé sur le gravier, et j’ai redemarré en trombe. Sans me retourner.

Je me penche vers Buck. Je prends sa tête dégoulinante contre ma poitrine. Il me dévisage de ses yeux complaisants.

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