A quel moment…?

14 mai 2020 in Apocalypse (Série)

Au printemps 2019, j’ai participé à « Bloom », l’atelier d’écriture en ligne de Florence Servan-Schreiber. Les pistes d’inspiration qui m’ont été offertes grâce à ce laboratoire pétillant et décomplexé sont nombreuses, et je prends plaisir à les explorer, encore et encore. La série « Apocalypse » est née ainsi.

Je regarde par la fenêtre. La pluie tombe dehors. Une pluie faite de grosses gouttes lourdes et continues. Elle semble ne jamais vouloir s’arrêter. Il faudra que je prenne un parapluie. Déjà octobre. Dans une semaine, cela fera deux ans, jour pour jour. Je n’ai qu’un souvenir confus de ce moment où j’ai signé les papiers du divorce, la tête embrouillée de larmes, les yeux embrumés de mots, ceux qui sont sur le papier et que je ne cherche même plus à comprendre.

Cela faisait plusieurs semaines que j’avais renoncé à comprendre quoique ce soit. Depuis que j’avais pris conscience que mon père lui non plus ne répondrait plus à mes messages. Je me souviens juste avoir saisi le stylo qu’on me tendait, et avoir gribouillé ma signature à côté de celle de mon ex-conjoint, un pâté d’encre raté. Je me suis levée sans le regarder. Je suis sortie en fouillant dans mon sac parmi les mouchoirs usagés pour retrouver mes clés de voiture. Dans le couloir, j’ai tenté de contenir mes sanglots. La tête me tournait. J’ai marché vite en fixant le carrelage en damier noir et blanc. J’ai retrouvé la maison vide et froide, froide comme elle ne l’avait jamais été. C’est à ce moment-là que mon cœur a décidé de se vider définitivement de toutes les larmes qu’il pouvait encore contenir. Cela a duré des jours. Puis il s’est rabougri, il est devenu sec. Vide et froid comme la maison.

Pourtant j’avais aimé. J’avais aimé bien au-delà de ce que je pensais être capable d’aimer. Joris. Nous avions été des amoureux entiers, éperdus, absolus. Je n’imaginais plus un jour sans lui, et lui sans moi. C’est du moins ce que je croyais. Je ne suis plus sûre de rien maintenant.

Je ne sais même plus s’il m’a vraiment aimé un jour. S’il s’est lassé de m’aimer par habitude. Ou s’il a cessé brusquement, à cause d’un mot en trop ou d’une parole en moins. J’ai repassé des milliers de fois le film dans ma tête. Sans parvenir à trouver la clé de l’énigme. L’erreur que j’aurais pu commettre. Cela n’aura servi qu’à tourner le couteau dans la plaie. A quel moment avaient-ils commencé à se fréquenter ? A quel moment ma mère avait-elle commencé à me regarder droit dans les yeux sans me le dire, elle qui savait ? A quel moment mon frère avait-il choisi son camp, préférant un beau-frère jovial à une sœur éternelle mélancolique ? Et Laura, témoin de mon mariage, mon amie de toujours, de la cour d’école aux soirées étudiantes ? A quel moment avait-elle tiré un trait sur notre amitié, d’un geste cruel et désinvolte ? A quel moment avaient-ils, tous deux, commencé à trahir la confiance indéfectible que je leur témoignais ?

Des excuses que je lui forgeais de toutes pièces, pour continuer à l’aimer, coûte que coûte.

J’avais failli sur toute la ligne. Quand j’ai insisté pour que Laura parte avec nous en vacances. Quand je regardais d’un œil attendri leur bonne entente. Est-il possible de s’aveugler à ce point ? Il aura fallu qu’il me quitte pour de bon pour que j’entrevois le début du problème, moi qui interprétais ses gestes distants comme un bref passage à vide. Des ennuis au travail. L’hiver qui se profile. Des excuses que je lui forgeais de toutes pièces pour continuer à l’aimer, coûte que coûte.

Mes yeux fixent une goutte qui divague le long de la vitre. Je vais être en retard. Je n’ai pas envie d’y aller. Il est séduisant sur son profil. Mais je sais que je ne suis pas prête. J’ai peur de n’être plus jamais prête.

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