Sourire

14 mai 2020 in Cahier d'enfance

Il faut faire une séance photo pour la correspondante allemande de ma sœur. Cette dernière se prête au jeu. Et puis Maman, ou peut-être Papa, me dit de venir sur la photo. Je m’exécute aussitôt, docile et conciliante au possible, parce qu’aussi je suis très fière d’être sur la photo avec ma grande sœur que j’aime tant. J’ai une queue de cheval sage et un sous-pull col roulé beige à motif chats. Le sourire de ma sœur se raidit. Son regard effronté perce la pellicule. Il y en a d’autres, des photos de notre fratrie où ces quelques années qui nous séparent -à peine trois ans pourtant- sautent aux yeux. J’ai encore la candeur et la docilité de l’enfance, quand elle s’affiche déjà dans toute l’insolence de sa beauté adolescente. Des années plus tard seulement, je me trouverai jolie sur ces mêmes photos, moi qui avait la certitude de les gâcher, à côté d’une sœur si tout simplement belle.

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Sept heures du soir. Peut-être huit. Maman vient de rentrer. Elle m’a trouvé allongée sur le canapé. Impossible de m’appuyer sur mon pied. Je dansais sur le carrelage du salon, les écouteurs dans les oreilles. Je suis tombée et j’ai entendu un « crac » – ou peut-être est-ce mon imagination qui rajoute ce détail-. L’eau froide coule en continu sur mon pied endolori avant de s’évacuer par le conduit de la baignoire. La main de ma mère oriente le jet pour qu’il tombe juste au bon endroit. Je la regarde, et je vois son sourire désolé, ce sourire qui voudrait prendre toutes mes douleurs, endosser toutes mes peines. Ce sourire aussi qui est épuisé de sa journée de travail, et qui ne savait pas ce qui l’attendait à la maison, quelques minutes encore auparavant. On ne sait pas encore que c’est cassé. Et ma sœur est malade ce soir-là.

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Un sourire qui vous laisse croire, le temps d’un instant, que vous êtes la personne la plus précieuse et la plus aimée au monde.

On vient d’arriver chez mes grands-parents paternels. On rentre par le garage, on longe le bois fraîchement remisé dans la cave en prévision de l’hiver. On grimpe une première volée d’escaliers recouverts de moquette rouge à motifs défraîchis. Une deuxième volée d’escaliers en carrelage blanc moucheté pour atteindre la porte vitrée qui donne accès à l’étroit couloir – colonne vertébrale du premier étage de la maison. On entend déjà la cocotte mijoter et une douce voix tremblotante chantonner les airs d’accordéon que la vieille radio diffuse – ou peut-être est-ce la messe du jour. Mamie est là. On le sait bien avant d’entrer dans la cuisine. On ouvre alors la porte. Chaleureux cocon baigné d’amour inconditionnel. Une soupe qui mitonne et des joues ridées à la douceur d’une crème de jour. Sourire solaire d’une Mamie qui retrouve ses petites-filles. Un sourire qui vous laisse croire, le temps d’un instant, que vous êtes la personne la plus précieuse et la plus aimée du monde.

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